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Jinny Yu and Don Andrus : Cadence


Cadence est un projet de collaboration des artistes Don Andrus et Jinny Yu. Ces derniers se sont entendus sur un point de départ, une murale de Giovanni Battista Tiepolo (Italien 1696-1770). Il ne s'agit toutefois pas strictement d'un hommage à Tiepolo, au passé ou à l'histoire de la peinture. C'est aussi une investigation qu'ont faite les artistes sur la nature de la peinture de nos jours et leurs pratiques en studio respectives. Le serpent d'airain, une des premières grandes murales de Tiepolo (qui ne portait pas ce titre à l'époque), est basé sur un récit biblique portant sur Moïse. Elle lui a été commandée pour l'église SS. Cosma e Damiano qui date du XVe siècle et qui est située sur l'île de Giudecca, à Venise. Suite à l'invasion de l'Italie par Napoléon en 1797 et à la déconsécration de l'église, on a retiré la murale qui a été envoyée à Castelfranco, à 40 km de Venise, à l'intérieur des terres. Elle y est restée, roulée, jusqu'à la fin du XIXe siècle, au moment où elle a été installée à la Galleria dell'Accademia de Venise, musée consacré à la peinture vénitienne datant de l'ère byzantine au XVIIIe siècle.

Les deux artistes ont des raisons différentes d'avoir choisi Tiepolo et cette murale. Pour Jinny Yu, c'était l'état dans lequel se trouvait l'œuvre, les striures et les pertes de peinture qui s'étaient produites au fil de l'histoire et qui donnaient lieu à des « questions modernes ». Pour Don Andrus, c'était le défi de faire des œuvres figuratives tout en comprenant et admirant la contribution de Tiepolo qui a été un des grands coloristes du XVIIIe siècle. Mais, comme il l'a aussi mentionné, réfléchissant à un texte de l'auteur et critique américain Dave Hickey, c'était l'importance et la valeur d'exploiter l'histoire de l'art comme s'il s'agissait d'un projet géologique, révélant par conséquent quelque chose qui se trouve sous la surface - ce que nous devons voir. Il en va de même de l'approche de Yu. La seule chose sur laquelle ils se sont cependant entendus était l'échelle du produit final - les deux œuvres allaient avoir les dimensions originales, 164 x 1356 cm, et leurs œuvres respectives seraient face à face. Yu a fait son travail préparatoire lors d'une résidence à Charlottetown et a terminé son œuvre en résidence, à New York. Andrus lui a rendu visite durant cette période et a modifié les couleurs de son œuvre pour qu'elles fassent écho à la sienne. Fondamentalement, il s'agit d'un dialogue sur les murs.

De cette manière et d'autres, leur projet diffère des autres œuvres collaboratives contemporaines - qui font souvent appel à des noms collectifs comme General Idea et N.E.Thing Co., au Canada; Art & Language, qui a travaillé en Angleterre et à New York; et enfin Guerrilla Girls, aux États-Unis - et porte sur des stratégies et des idéologies culturelles, sociales et mêmes politiques spécifiques. La collaboration Andrus-Yu est aussi très différente des exemples historiques, où les maîtres avaient des apprentis qui travaillaient aux mêmes œuvres qu'eux. Tiepolo a lui-même travaillé comme assistant au studio de Gregorio Lazzarini, et plus tard, dans son propre studio, deux de ses fils lui ont servi d'assistants.

Le titre Cadence est pertinent, il s'agit d'un terme employé en musique pour désigner les improvisations faites dans le cadre d'une partition. Il a été choisi parce qu'il fait référence à leur propre intention de créer leurs propres variations sur le thème de la murale de Tiepolo.

Yu peint en grisaille, à l'huile sur des panneaux d'aluminium; cette technique qui désigne des œuvres quasi monochromes, souvent dans des nuances de gris, possède une longue histoire dans le monde des arts. Yu adhère à la figuration et à la composition de la murale, mais met à l'avant plan les dommages encourus au fil du temps. Yu écrit :

Je suis fascinée par la tension picturale qui naît de la coexistence de l'espace illusoire que Tiepolo a créé et par les fissures sur la surface de la peinture occasionnées par des années de mauvaise conservation. J'ai « exprimé » ces fissures sur la surface de mon œuvre pour mettre l'emphase sur un espace fuyant - pour explorer les frontières entre l'illusion et la réalité en peinture.

Andrus a décidé d' « extraire » douze têtes/portraits de Tiepolo plutôt que de s'attaquer à ce qu'il qualifie de « problème de composition formelle causé par une telle envergure » - également des proportions inhabituelles en art moderne et contemporain. Il a basé onze de ses portraits sur des gens de l'Île-du-Prince-Édouard - le douzième étant celui de Jinny Yu. Et, dans leur isolement, ils ne sont plus absorbés dans le « théâtre » de la composition, comme c'est le cas dans la murale de Tiepolo. Andrus écrit :

Ceci m'a permis de réaliser plusieurs choses en même temps : mon iconographie est liée à chaque portrait plutôt qu'à un symbolisme global, et comme chaque personnage est en quelque sorte lié aux arts à l'Î.-P.-É., l'iconographie de ma peinture est essentiellement l'art en soi.

Tandis que les deux approches peuvent sembler se distancier de leur source d'inspiration et s'en éloigner, un autre commentaire de Don Andrus explique le lien :

Je vois toujours Tiepolo comme étant une source en ce sens qu'étant un homme des Lumières, il commence à comprendre les rouages de la religion en termes d'humanité plutôt qu'en termes de miracle. Je me préoccupe particulièrement de la présence physique, de la matérialité et des éléments formels de la peinture en tant que métaphore pour les idées, les pensées et l'imagination. De cette façon, je peux absolument me mettre sur la même longueur d'ondes que Jinny Yu en ce qui a trait à la façon dont elle voit cet « argument ».

Le temps, et par conséquent l'histoire, est irrécupérable; d'un point de vue historique local, Tiepolo a terminé sa murale quinze ans après l'établissement de la première colonie française permanente à l'Î.-P.-É. Les œuvres d'art peuvent littéralement être perdues en raison des vicissitudes du temps. Pauvre Tiepolo - aurait-il pu imaginer que sa murale allait être un pion mineur dans la « répétition » napoléonienne des terreurs du XXe siècle. Et pourtant, elle a survécu et, près de trois cents ans plus tard, son message est amplifié et repose sur les murs du Musée d'art du Centre de la Confédération - matière à réflexion et à contemplation tranquille en ce XIXe siècle.




15 janvier 2011 - 29 mai 2011
Don Andrus, (détail), 2010, bâtonnet de peinture à l'huile, pastel à l'huile, barbotine sur panneau de meranti, 163,4 x 121,9 cm