Archives des expositions


Magalie Comeau : Architactrices et autres espaces habitables

La peintre montréalaise incorpore des modes miniatures, qui semblent vivants, dans une étendue de toile blanche.


Les tableaux de Magalie Comeau mettent en scène un combat entre des façons différentes de percevoir l'espace. En situant ces types d'expériences contrastantes au sein et à la périphérie d'intérieurs domestiques intimes, ils expriment leur engagement dans le quotidien. Observées de loin, ses œuvres semblent représenter la distance elle-même et une vue large et pénétrante. Elles incarnent l'esthétique ostensiblement pure du design du 20e siècle : le cube blanc du musée contemporain ou la toile monochrome, par exemple. Des lignes de perspectives délicatement éclairées prennent naissance dans des zones sombres restreintes et denses pour se prolonger vers une grille épurée tridimensionnelle qui pourrait être inspirée des rendus architecturaux numériques. Les œuvres semblent refléter une vision du monde comme réseau extensible à l'infini constitué d'espaces lisibles qui s'emboîtent, comme s'il s'agissait d'incidents déterminés subordonnés à un ordre rationnel, abstrait et idéal.
 
Comeau a dégagé de ce vaste espace en suspension des petits univers tournés vers l'intérieur et habités de spécificités et de détails. De fait, ces lieux intimes, qui paraissent tour à tour se construire dans la toile ou s'en projeter, se situent manifestement au cœur des préoccupations et du travail de l'artiste. Leur échelle réduite et la maîtrise technique dont ces tableaux font preuve appellent une approche différente, tout comme ils ont probablement exigé un niveau élevé d'attention de la part de l'artiste. Ce regard intime, presque voyeur, posé sur des environnements secrets et oniriques est d'un autre ordre que le regard distancié attiré par l'arrière-plan immaculé. Il semble impliquer un certain oubli de l'image plus grande, un engagement vers l'intérieur dans la singularité d'un tableau donné. Et en fait, il y a beaucoup de variété dans l'œuvre de l'artiste qui s'est attribué le titre d'« architactrice », mot inventé qui évoque une architecture subjective et sensible alliée à l'actrice, à la peintre elle-même, et par extension un spectateur éventuel qui accorde beaucoup d'attention à ses mots. Ces « espaces de vie », qui sont aussi vivants, doivent être habités.

Chacun des espaces miniatures, points d'ancrage des tableaux, possède une qualité spécifique, mais ils sont nombreux à afficher leur vulnérabilité, à se fondre dans l'arrière-plan plus vaste comme si leur caractère unique était menacé. Une partie de cet effet est simplement attribuable à leur échelle relativement aux dimensions de la toile, mais il est aussi souvent appuyé par la présence de « corps » organiques, quoique non entièrement articulés, dans des postures d'étalage et de nudité apparente. On pourrait croire que l'artiste souhaite égaler le regard de proximité qu'elle exige avec un état de subjectivité non marqué et informe qui est à la fois emprisonné dans la toile plus large de l'espace architectural rationalisé et générateur de mondes prolifiques issus de l'inconscient. Manifestement, Magalie Comeau privilégie cette dernière éventualité, même lorsqu'elle le présente dans un état de suspense et de dissolution possible contre une lumière blanche crue qui amalgame tout. L'intimité de la rencontre avec ses petits univers s'accompagne d'une illusion tactile et le rejet de la vision large est une attention sensuelle qui lutte obstinément contre les grands systèmes de contrôle par son propre refus d'articuler sa présence au sein d'une logique de l'espace pictural plus étendu.
21 avril 2012 - 28 juillet 2012
3 points de suspension,(détail), 2011, huile sur toile, Courtoisie de l'artiste