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Photographie aérienne, paysage en évolution et Parc national de l'Î.-P.-É.


Photographie aérienne, paysage en évolution et Parc national de l'Î.-P.-É.
Aussi différents qu'ils soient, les parcs nationaux et les photographies aériennes ont une chose en commun : ils semblent incarner la permanence. Au Canada, les parcs nationaux sont protégés par une loi qui stipule qu'ils doivent demeurer « intacts » pour les générations futures. Les photographies aériennes imposent un ordre et une unité à tout un paysage, offrant à la fois une perspective scientifique et divine.
Pourtant, tant les photographies aériennes que les parcs nationaux constituent d'importants témoignages du changement. Les parcs nationaux, qui pourraient sembler être des monuments inviolables, monuments au temps où ils ont été créés, deviennent plutôt des vitrines de la succession naturelle et des idées culturelles en évolution au sujet de la nature, du tourisme et du développement. Pour leur part, les photographies aériennes sont des instantanés du temps et du lieu. Assemblez-en une série et vous obtiendrez un folioscope qui raconte l'histoire visuelle unique d'un paysage.
En 2012, le Parc national de l'Île-du-Prince-Édouard célèbre son 75e anniversaire - soixante-quinze années pendant lesquelles il a été l'un des parcs les plus petits et les plus visités au Canada et, de ce fait, l'un de ceux qui, de longue date, a à la fois fait l'objet de stricte protection naturelle et subi de très fortes pressions sociales et économiques. Comme il y a plus de photographies aériennes de l'Île que de nulle part ailleurs au Canada - toute la province a été photographiée en 1935 (juste avant la création du Parc), et subséquemment en 1958, 1968, 1974, 1980, 1990, 2000 et 2010 - nous pouvons raconter l'histoire du parc grâce à ces photographies. Les trois séries de photomosaïques exposées ici attestent de la rapidité et de l'échelle de développement du parc, du processus de régénération naturel ou anthropique de la végétation, de l'effet de l'existence du parc sur l'utilisation des terres au-delà de ses limites et même des effets géomorphologiques accidentels mais sérieux de l'activité du parc. Mais les photomosaïques offrent d'abord et avant tout une perspective unique sur le passé, une perspective vue des airs.
Cavendish est une région encore vouée à l'agriculture comme le montre la première image qui date de 1935, mais le tourisme y a déjà pris pied. JN McCoubrey loue des chalets près de la plage tandis qu'Ernest et Myrtle Webb offrent des visites de leur maison, « Green Gables », à cause de ses liens avec le livre de LM Montgomery, Anne of Green Gables - Anne la maison aux pignons verts. Nul ne pouvait imaginer que moins d'un an plus tard, ces terres seraient prisées par Parcs Canada et expropriées pour faire partie du nouveau Parc national de l'Î.-P.-É.
Dès 1958, la région était devenue le joyau du parc; c'est ce nouveau paysage, plus que celui de 1935, qui sera préservé pour les générations futures. L'allée qui mène à Green Gables, qui autrefois filait droit, à partir de la route, le long de la division des champs, serpente maintenant de façon plus pittoresque, enjambant un ruisseau. Et pourtant, on y trouve aussi plusieurs bungalows modernes et un groupe de chalets, tous configurés selon le mode banlieusard de l'après-guerre. Le terrain de golf porte encore les couleurs des champs des fermiers, les golfeurs du dimanche étant une récolte plus profitable.
Les photographies subséquentes révèlent des changements qui se manifestent davantage en intensité qu'en variété. Les développements prospèrent, y compris les développements de la nature. La Promenade du Golf définit davantage le Lac aux miroirs. Partout les arbres grandissent - certains ont été plantés, d'autres poussent naturellement - même si l'on continue d'en couper pour satisfaire aux besoins du terrain de golf. Cette lutte constante entre préservation et utilisation dans le parc n'est nulle part ailleurs plus évidente qu'à Green Gables même. Vers la fin du siècle, on a planté beaucoup de végétation autour de la maison et on a rescapé le ruisseau voisin du terrain de golf, mais pour répondre à tout cet effort de verdissage, il a fallu beaucoup agrandir le stationnement. Dans le Cavendish d'avant le parc, l'agriculture se situait à mi-chemin entre la nature et la culture; plus le parc gagne en maturité, plus la nature et la culture doivent vivre côte à côte.

L'Île Robinsons, une bande de terre d'une longueur de cinq kilomètres en plein cœur du parc projeté, avait à l'origine échappé à l'attention, cachée en pleine vue entre Cavendish au potentiel touristique de masse à l'ouest et les promesses de marché haut de gamme de Dalvay à l'est. Le parc ne s'est pas occupé de l'île autrement que pour l'appeler « île Rustico », vraisemblablement pour se dissocier de toute association avec l'utilisation passée de ces terres.
Dans les années 1950, Parcs Canada rêvait d'une route panoramique qui traverserait tout le parc. L'île Robinsons devait en être la cheville ouvrière, ses deux extrémités reliées à la partie continentale. Ce plan comportait un motif secret : on espérait qu'en construisant une levée empierrée à travers Little Harbour à l'extrémité est de l'île Robinsons, on augmenterait la circulation de l'eau dans le port de North Rustico vers l'ouest, l'affouillant et le rendant plus profond et plus sécuritaire pour que les pêcheurs y accostent. La photo de 1958 montre qu'on avait dégagé une route au centre de l'île et, même si on peut difficilement le voir, Little Harbour avait été rempli.
L'imprévu s'est cependant produit : la nature a suivi son propre cours. Little Harbour ayant fermé le côté est de l'île Robinsons, les marées redirigées ont érodé le côté sablonneux ouest. Les photographies de 1968 et de 1974, tout en illustrant les espoirs de développement du parc pour l'île - l'achèvement de la route et la croissance du terrain de camping en forme d'amibe - documentent également la disparition d'une grande partie de l'île même. Les efforts en vue de construire un pont la reliant à North Rustico ont été abandonnés.
Et l'imprévu s'est produit de nouveau. La meilleure route asphaltée de la province devenue un cul-de-sac, le taux de fréquentation de l'île Robinsons est tombé en chute libre et le terrain de camping a éventuellement fermé ses portes. Les dernières photographies illustrent une végétation florissante - sans mentionner l'accumulation d'une île de remplacement au large d'Anglo Rustico. Il a fallu un demi-siècle, mais l'île Robinsons a retrouvé une partie de la nature sauvage qu'elle avait perdue quand elle avait été intégrée au parc national.

Greenwich raconte une toute autre histoire, ne faisant partie du Parc national de l'Î.-P.-É. que depuis 1998. L'image de 1935 illustre en quelque sorte l'utilisation traditionnelle des terres à l'Î.-P.-É. : les petites coupes de bois attestent d'une utilisation domestique individuelle et la mosaïque de petits champs est révélatrice d'une méticuleuse rotation des cultures. Le narratif côtier est cependant tout à fait présent. La photographie de 1958 montre que tout un champ a été envahi par les dunes et révèle aussi, par deux lignes droites le long de la pointe de la péninsule, les infrastructures du ministère des Travaux publics en vue de maintenir le sable en place. (De telles bermes sont aussi visibles et ont visiblement échoué dans la photo de l'île Robinsons qui date de 1974.)

Les photographies subséquentes témoignent clairement de la façon dont on utilisait les terres à l'Île à la fin du siècle. Les forêts étaient laissées à elles-mêmes pour se régénérer. La diminution de l'agriculture sur les terres moins arables a mené, sur l'extrémité sud de la péninsule, à la disparition des haies-clôtures et à l'apparition de pâturages monotones mais pittoresques. La péninsule devient une destination pour les randonneurs, les chasseurs et les archéologues amateurs.

Le parc national fait finalement son apparition dans les images de 2000 et de 2010, plus visiblement dans la passerelle qui traverse l'étang Bowley et la région de l'administration, à l'est. On n'y voit cependant pas la transformation rapide du paysage qu'a subi Green Gables lorsque le Parc national de l'Î.-P.-É. a été créé dans les années 1930. Les parcs nationaux ont beaucoup changé au cours des 75 dernières années, et fait le plus remarquable, ils subissent maintenant moins de changements.

Remerciements
Ces photomosaïques ont été créées à l'aide des photographies aériennes provenant du site Web de photographies aériennes de l'Î.-P.-É. (http://www.gov.pe.ca/aerialsurvey), du ministère de l'Agriculture et des Forêts de l'Î.-P.-É. et des Archives et registres publics de l'Î.-P.-É. Les droits d'auteur de la série de 1935 et de 1958 appartiennent à Sa Majesté la Reine; les droits d'auteur de toutes les autres séries appartiennent à la province.
Nous souhaitons remercier NiCHE, la Nouvelle initiative canadienne en histoire de l'environnement/Network in Canadian History & Environment de son appui.


21 avril 2012 - 10 septembre 2012
Photographie courtoisie des Archives et documents publics de l'Île-du-Prince-Édouard, A5054-73