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Michael Flaherty : les îles Grey

Artisanat, prestation, photographie et installation se marient dans cette série d'œuvres créées à la suite d'un séjour dans les îles Grey inhabitées.


Au cours de l'été 2009, l'artiste Michael Flaherty s'est rendu dans les îles inhabitées Grey, situées juste au large de la pointe de la péninsule Great Northern de Terre-Neuve. Le séjour de trois mois dans cet endroit isolé de ce céramiste de formation était à la fois un projet conceptuel et un projet d'artisanat, projet qui s'insérait dans ce qu'il qualifiait de « hiérarchie du matériel et concept de la céramique ». Il prévoyait construire un four en plein air dans une des îles, mais de l'intérieur vers l'extérieur. Flaherty a inversé le dessin du four de façon, d'un point de vue conceptuel, à placer toute une île à l'intérieur. Allumer le four équivaudrait symboliquement à faire cuire l'île. On pourrait envisager le projet de nombreuses façons : en tant que sorte d'aventure dans la nature sauvage, partie d'une grande tradition canadienne (notamment pour les artistes); en tant qu'intervention artistique dans une paysage réel; en tant que geste rituel en accord avec l'histoire de l'île en tant que site de 'réinstallation' maintenant retourné à la nature; et en tant que répétition de la dette de l'art envers le travail manuel de l'artisanat et du besoin de s'en distancer sur le plan conceptuel. La « résidence d'artiste » solitaire de Flaherty a éventuellement pris, inévitablement peut-être, une dimension plus grande et s'est muée en un besoin de répondre aux îles, besoin qui a servi de tremplin à plusieurs années de production artistique. Le périple tout entier et le geste de faire cuire les îles pourrait être vu comme un engagement spatial et temporel avec la perte - perte du temps, Flaherty ayant visité les vestiges du village de pêche de French Cove et s'étant engagé dans un projet archéologique - et espace perdu, l'artiste ayant exploré la nature sauvage de l'île maintenant reconquise par les caribous et autres animaux sauvages. Tout en construisant son four en plein air, il a méticuleusement documenté ses propres activités (registre d'une expérience personnelle et d'un geste artistique), et ce qu'il y a trouvé, résidu d'une histoire et d'une situation de vie suffisamment riche pour que l'on puisse envisager une cuisson symbolique comme étant un geste gauche d'échec figuratif, geste qui pointe sur la futilité de toute tentative individuelle de tourner la page. Il en résulte un ensemble d'œuvres complexe qui ouvre la porte sur un récit historique et qui se trouve aux prises avec les forces et faiblesses de toutes les manières de le transmettre, que ce soit de façon subjective ou active, ou objective et soi-disant passive.

Les îles Grey, comme tant de petits ports isolés de Terre-Neuve, ont été abandonnés dans les années 1960 et 1970, durant une période de réinstallation instiguée par le gouvernement. L'exposition de Flaherty documente les vestiges du village de pêche de French Cove où il a découvert des tessons de poterie et autres artefacts de cette époque. Au même moment, il a rencontré un troupeau de caribous (qui ont remarquablement été introduits par les humains) et leurs propres vestiges, sous la forme de bois disséminés dans les champs arides des îles. L'histoire de la réinstallation comprend donc plus que l'habitation par les humains. En fin de compte, l'histoire porte davantage sur le transfert de propriété que sur l'abandon.

Flaherty rend hommage au passé et au présent des îles dans sa série Rangifer Sapiens, la pièce de résistance de cette exposition. Ce groupe de 21 œuvres de céramique ressemble à un trésor trouvé parmi les ruines. Ces pièces unissent physiquement des reconstitutions de bois et de tessons de poterie, peints dans un style décoratif basé sur les porcelaines victoriennes. L'exposition Les îles Grey est par conséquent bien plus qu'un document archéologique. Mariant formes naturelles et artefacts humains, l'artiste relie le passé et le présent; il explore les frontières entre la nature et la culture dans un ensemble d'œuvres qui va de l'interprétation romantique d'une fusion inventée avec la nature sauvage, à l'admission mélancolique de sa fin.

La série des artistes de la relève bénéficie de l'appui de la RBC.




4 août 2012 - 23 décembre 2012
sans titre, 2009, photographie numérique, courtoisie de l'artiste