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Cicatrices est le plus récent projet documentaire basé sur des portraits que la photographe Alanna Jankov a réalisé au cours des dix dernières années. Ce projet vise principalement à saisir des aspects sous-représentés, cachés, troublants ou tabous de la vie contemporaine. Avec ses représentations de sujets qui révèlent des blessures de toutes sortes, Cicatrices cadre nettement avec cette tendance. Cependant, ce qui rend ces derniers portraits particulièrement étranges est le fait que Jankov marie les conventions de la photographie commerciale du portrait à la vérité brute des images documentaires - l'appareil photo qui explore le monde pour exposer ce qui est caché et noter ce qui sera oublié. Par ailleurs, Jankov accompagne ses images de textes tirés des discussions entretenues durant les séances de photographie. Cicatrices allie donc trois modes distincts de biographie, établissant un dossier complexe sur la personnalité de ses sujets.

La fonction la plus importante du portrait consiste à saisir la personnalité du sujet, dans son visage. Même si l'oeuvre porte sur les marques du corps, Jankov ne néglige jamais cette tâche cruciale. Son approche est cependant en opposition directe avec la photographie documentaire « spontanée » dans laquelle les sujets sont pris sur le vif, leur vrai soi étant supposément révélé au moment où ils ne sont pas sur leurs gardes. Jankov préfère les poses, pour accorder à ses sujets un rôle dans la création de l'image. Son expérience en tant que photographe commerciale joue assurément un rôle crucial ici; elle est manifestement douée dans l'art de diriger, de créer un dialogue, de mettre ses sujets à l'aise et ceci se traduit dans les propos spontanés qui accompagnent ses photographies. Au-delà d'être une tactique nécessaire dans une pratique professionnelle, une telle approche laisse cependant entendre un intérêt pour la façon dont les gens souhaitent être vus, une compréhension du fait que qui nous sommes dépend énormément de la mise en scène et que nos récits sont toujours en partie fictifs.

Parallèlement, le pouvoir rhétorique de quelque photographie que ce soit, même lorsqu'on reconnaît que toutes les images racontent une histoire, réside dans sa franchise et ses qualités révélatrices. L'héroïne de Jankov, Diane Arbus, a déclaré que le contenu de toute photographie est, tout simplement, ce qui est illustré, quel que soit le nombre de couches de gaze ou de texte qu'on utilise pour diffuser ou expliquer le choc qu'elle crée en tant que traces de ce qui a réellement été. Il en va de même des cicatrices, l'élément probablement le plus viscéral du récit d'une vie. Les cicatrices sautent aux yeux. Il n'y a réellement aucune façon de les rationaliser.

En bout de ligne, nous faisons face à des portraits doubles. L'identité de chacun des sujets se divise en deux, entre la fiction de la pose et le choc révélateur de la blessure. Chaque élément apparaît souvent dans un registre différent, comme dans le visage hors foyer de Jacques, dont la main endommagée vous en met littéralement plein la vue avec ses détails bien définis. Dans Andy, on voit le visage du sujet dans le rétroviseur d'une motocyclette, à côté de son bras balafré comme si ce qui était arrivé à son corps est à la fois partie intégrante et distincte de son identité. Dans Chris, le contraste dramatique entre les bas musculaires recouverts de tatouages, croisés sur sa poitrine, et le visage tourné vers le bas dans une pose introspective illustre le thème qui se répète dans Cicatrices- la possibilité que plusieurs vérités en apparences contradictoires constituent une vie. Nos cicatrices nous définissent, mais en elles-mêmes, elles ne sont pas qui nous sommes.

Pan Wendt, conservateur



8 janvier 2011 - 13 mars 2011
Leif, (détail), 2010, épreuve numérique, 40 x 60 cm. Collection de l'artiste.