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Patrick Lundeen : Tragicomique

Sélection de superbes masques peints, à grande échelle, de cet artiste né en Alberta. Conservateur, Pan Wendt.


Le texte qui suit est extrait d'entrevues que j'ai faites avec Patrick Lundeen en mai 2013.
-Pan Wendt, conservateur

PW : Pour commencer, pourquoi peindre des masques?

PL : Je travaillais dans un magasin de costumes que j'adorais! Il s'appelait Don's Hobby Shop. C'ėtait à Calgary, au centre-ville, sur la rue Centre, et c'était un des magasins les plus cools que j'ai jamais vus. Il était vraiment vieux - il existait depuis plus de cinquante ans quand j'y ai travaillé. Au début, c'était un magasin où on pouvait acheter des modèles réduits d'avions, de fusées et de trucs du genre. On y trouvait du tout, en commençant par les perles de verre - les autochtones canadiens venaient en acheter - en passant par le maquillage, les tours de magie, les petits nazis en plastique et les masques de caoutchouc. Il y avait des gens vraiment bizarres dans ce magasin, c'était génial. Un de mes clients préférés était un transgenre de 6 pieds 5 qui venait acheter des modèles réduits de tanks. Le propriétaire (qui était alors déjà vieux) n'avait pas du tout le sens de l'humour. Il pouvait vous dire l'air tout à fait sérieux de descendre et d'aller chercher une grosse (144) de poules de caoutchouc. Je me souviens d'un jour où on tournait un film de Steven Seagal - ils sont venus et ont acheté comme dix gallons de faux sang que nous avion en stock!

Quoiqu'il en soit, j'adore les masques et la façon dont ils transforment les gens. Ou dont ils deviennent totémiques des craintes et désirs collectifs. J'adore vraiment les œuvres d'art folkloriques ou indigènes qui font que les masques jouent parfois un rôle important- disons dans la culture haïda ou africaine où celui qui porte le masque devient la chose qui y est représentée ou qui se servent des masques pour éloigner quelque chose. Et j'aime vraiment l'artiste Paul McCarthy qui se sert des masques dans son œuvre. Il m'a beaucoup influencé à l'école des beaux-arts.

PW : Les masques sont donc une façon de faire faire quelque chose de différent à la peinture ou de puiser dans des ressources ou comportements culturels différents? Je considère ton œuvre comme étant « un peu trop » ou comme si tu adoptais une position vis-à-vis du spectateur qui est presque trop impatiente, voire même embarrassante, alors que la réaction émotive ou intellectuelle que l'on devrait avoir face à une peinture est court-circuitée par le sourire ou le froncement de sourcil impérieux et les ouvertures noires et vides des yeux ou des bouches. Es-tu d'accord avec cette interprétation?

PL : Je ne pense jamais à mes trucs comme ça quand je les fais. J'ai peut-être moi-même une personnalité un peu dominatrice... Je pense que quand je fais quelque chose, j'essaie de le faire aussi dynamiquement visuel que possible. On pourrait dire que les couleurs vives et fortes sont excessives, comme une lumière ou une musique forte quand on a mal à la tête. J'aime vraiment les peintures de Ludwig Kirchner qui se sert de couleurs vives, mais qui crée un effet qui se rapproche davantage de l'anxiété que de la gaieté.

Je me souviens d'un des sketches de Monty Python quand j'étais petit : un couple était assis pour un souper entre amoureux et un gars arrive et leur demande s'il peut s'asseoir avec eux. Il passe ensuite son temps à leur demander « Vous êtes certains que je ne vous dérange pas? » et le couple répond que non, avec toute la réserve caractéristiques des Britanniques. Pendant tout ce temps, il chante « do do dooo do » encore et encore, fracassant les assiettes et autres trucs du genre. Je suis certain que ça m'a marqué.

Quand je fais ces peintures, je les laisse se transformer en des personnages que je reconnais. La peinture qui s'intitule Oncle Eddie est une sorte de caricature d'un de mes oncles qui est marié à ma tante. Il était toujours dans le pétrin et il buvait beaucoup. C'était le genre de gars qui, quand tu étais petit et qu'il avait bu, te coinçait entre deux portes et te répétait encore et encore de rester à l'école.

PW : Il y a une utilisation de matériaux de « bas ordre » qui revient dans l'œuvre, comme les encarts de la revue MAD. Même les orifices pour les yeux et la bouche me font penser à des masques faits avec des sacs de papier. Ceci donne aux œuvres une certaine vulnérabilité, comme si tu étais ambivalent face à l'autorité de l'artiste. Et parlons du pop art. On te décrit souvent comme étant un artiste pop, mais tu sembles résister à ce qualificatif. Comment décrirais-tu ou distinguerais-tu la façon dont tu travailles avec des matériaux trouvés ou reçus?

PL : J'admets travailler avec une esthétique « sans prétention », mais je ne me suis jamais considéré comme artiste. Je suis peut-être un peu plus comme John Waters, culture pop, mais pas vraiment de la culture des marchandises, c'est plus comme si j'épousais les détritus de la culture des marchandises. J'adore John Waters et j'ai vu tous ses films, j'ai même lu ses livres. Contrairement aux artistes comme Damien Hirst et Jeff Koons, il n'est pas cynique, assis dans la même cuve thermale que les riches qu'il est sensé critiquer. Le pire que l'on pourrait dire de John Waters est qu'il laisse juste assez de corde à certains pour qu'ils se pendent.

En ce qui concerne l'autorité de l'artiste, j'aime les choses telles qu'elles sont. Ça m'a pris beaucoup de temps avant d'arrêter de toujours vouloir donner une apparence poli à tout. J'ai appris que poli ne veut pas nécessairement dire de qualité. Les choses bon marché ont l'air poli. Les choses relâchées révèlent souvent de l'émotion ou de la personnalité - Jackson Pollock peignant ses trucs sur le plancher avec de la peinture de bâtiment. Lorsqu'on y regarde de près, on y voit des clés et de mégots de cigarettes.

PW : Dans une de nos conversations, j'ai lancé l'idée que tu modelais tes toiles, des toiles à la Frank Stellas avec des trous dedans, pas exactement le référent manifeste lorsqu'il est question de masques de clown géants. Mais tu as vraiment aimé la comparaison. Pourquoi est-ce que tu as aimé ça?

PL : J'aime beaucoup l'œuvre de Frank Stella, tout particulièrement ses œuvres vraiment dynamiques et ses œuvres de fin de carrière qui te frappent droit dans l'estomac (et qui ne se sont pas vraiment mérité le respect des critiques). C'est ce que je veux que mes peintures fassent. Je prends le format du masque comme point de départ, mais au fond, quand je peins, je me concentre d'abord et avant tout sur la couleur, les formes, les motifs et l'effet visuel.

PW : Je ne veux pas t'étiqueter, mais j'ai l'impression que ton œuvre cadre avec une esthétique générationnelle. Pourquoi penses-tu que tant d'artistes qui ont à peu près ton âge font constamment appel à des matériaux tout faits qui laissent supposer une attitude en quelque sorte régressive? Il semble y avoir un désir de récupération créative de l'aspect embarrassant de tous les objets qui nous entourent.

PL : Je pense que nous vivons peut-être à une époque du capitalisme qui rappelle celle de la période qui a immédiatement précédé la chute du communisme en URSS. Nous le vivons, mais nous n'y croyons plus vraiment et pourtant nous nous sentons impuissants à changer les choses. Nous savons que le progrès ne nous donne plus vraiment autre chose ques des tas d'ordures et on tremble en pensant à où ils vont. Les usines de Chine fabriquent littéralement des millions de petites paires de ciseaux qui ne fonctionnent pas vraiment bien et qui sont destinées aux magasins d'escompte, pour ensuite être mises dans des bas de Noël et finalement aboutir aux ordures.

Et notre culture est tout aussi bon marché, remaniant des films qui n'étaient pas bons au départ parce que les studios sont à court d'idées nouvelles et savent qu'ils peuvent faire de l'argent sur le marché de la nostalgie. On passe complètement à côté en faisant Massacre à la tronçonneuse (Texas Chainsaw Massacre) avec un gros budget!

Pour moi, le bon art doit, d'une certaine manière, comporter des émotions (mais les émotions peuvent aussi être bon marché!) et c'est ce que je m'efforce de faire. Je veux travailler pour vous frapper à un niveau plus élevé que celui d'une machine.

8 juin 2013 - 22 septembre 2013


Spider Man #1, 2008, acrylique sur toile, 228,6 x 137,2 cm